ICI EXPLORA met en lumière des témoignages
de membres de communautés autochtones
au Québec

Kizobak

Portrait climatique

Découvrez l’impact des changements climatiques sur les activités traditionnelles des Autochtones au Québec. Ces derniers sont particulièrement vulnérables au dérèglement climatique étant donné leur mode de vie étroitement lié à la nature.

« Kizôbak » en langue abénaquise signifie « À la lumière du jour »

Nutineteu : personnifier le froid intense

C'est plus facile pour un chasseur de retrouver les pistes des animaux lorsqu’il y a beaucoup de neige. Il y en a toutefois moins qu’il y a 50 ans. Les aînés pouvaient autrefois prédire le temps qu’il ferait le lendemain. C’est rare qu’ils se trompaient, indique Joséphine Bacon.

Aujourd’hui, même s’ils essaient, ils peuvent se tromper. Le climat a tellement changé depuis les dernières années. La lune, les vents, les étoiles et l’horizon parlent beaucoup moins et trompent plus souvent maintenant, explique-t-elle.

La côte s'érode, pas les efforts!

L’érosion côtière a un impact sur les activités traditionnelles et sur les sites patrimoniaux des Innus de Pessamit. Près de 50% du littoral présente des signes d’érosion, ce qui est beaucoup, selon Stéphanie Friesinger, géographe pour le Laboratoire de dynamique et de gestion intégrée des zones côtières de l’Université du Québec à Rimouski.

La communauté a déjà mené des initiatives pour constater la gravité de la situation et pour protéger la côte, mais il ne faut pas s’arrêter là, comme le rappelle Sylvie Vollant.

Tique d'hiver: pas de répit pour les orignaux

Travaillant depuis 15 ans dans le milieu faunique, Amélie Larouche constate que les orignaux chassés par les Malécites de Viger sont de plus en plus attaqués par la tique d'hiver. Ce parasite affecte aujourd’hui 100% des orignaux du Bas-Saint-Laurent, comme l’explique la biologiste Isabelle Laurion, qui coordonne les travaux sur la tique d’hiver à l’échelle provinciale pour le ministère des Forêts, de la Faune et des Parcs du Québec.

Deux facteurs expliquent la présence accrue de tiques depuis les dernières années : la densité d'orignaux plus élevée et les températures plus clémentes. Les Malécites doivent donc s’adapter à cette nouvelle réalité.

Chevreuils traqués, orignaux menacés

Le chevreuil, aussi appelé cerf de Virginie, est présent en plus grand nombre dans la région de Portneuf, notamment grâce à des hivers plus cléments. Ça fait le plaisir des chasseurs, comme Grégoire Vincent et Pierre Bastien, mais l'abondance du chevreuil a aussi des inconvénients.

Il est l'hôte du vers des méninges qu'il transmet à l’orignal, comme l'explique Jean-François Dumont, biologiste de la faune au ministère des Forêts, de la Faune et des Parcs du Québec. Ce parasite va se loger dans le système nerveux de l’orignal, soit l'animal chassé par la majorité des Hurons-Wendat.

La chasse, c’est un peu ce qui m’identifie en Huron-Wendat.
Grégoire Vincent Huron-Wendat de Wendake
© Michel Bernèche
Photo du cerf de Virginie © Stéphane Déry/MFFP

Routine perturbée pour le castor

Le castor possède des vertus médicinales pour Norman Kistabish. Il guérit le physique, le mental et le spirituel. Le décalage des saisons affecte toutefois les habitudes du castor, donc la pratique traditionnelle de la trappe. Norman Kistabish, qui se déplace sur la glace pour trapper le castor, doit faire attention, car elle n’est plus toujours aussi solide qu’auparavant.

Mais aussi surprenant que cela puisse paraître, Jason Samson, professionnel de recherche au Centre de la science de la biodiversité du Québec, explique que le réchauffement climatique sera favorable au castor.

Un nouveau venu pas si bienvenu

Jimmy Papatie a observé l’apparition de l'Urubu à tête rouge sur le territoire de la Réserve faunique La Vérendrye. C'est probablement le réchauffement climatique qui l'aide à progresser vers le nord du Québec, indique Dominique Berteaux, professeur à l’Université du Québec à Rimouski et titulaire de la Chaire de recherche du Canada en biodiversité nordique.

Comme l’alimentation de cet oiseau de proie est semblable à celle du lynx, vivant déjà sur le territoire, la compétition entre espèces risque d’entraîner la disparition de l’une d’elles. Les Algonquins de Kitcisakik doivent donc adapter leurs habitudes de chasse et de trappe en fonction des changements de l’écosystème.

Des crevettes pas faciles à suivre!

Ghislain Shaw a remarqué que la glace reste plus longtemps dans le golfe et l'estuaire du Saint-Laurent au printemps, ce qui bouleverse sa saison de pêche à la crevette nordique. Il fait un lien entre le couvert de glace et les habitudes changeantes de la crevette.

Cependant, Denis Chabot, chercheur en écophysiologie à l'Institut Maurice-Lamontagne, un centre de recherche de Pêches et Océans Canada, n’est pas sur la même piste.

Chasse et pêche en eaux troubles

La pratique traditionnelle de la chasse et de la pêche est plus dangereuse qu’auparavant à Salluit. La température est plus difficile à prévoir, car elle change soudainement. Les vents sont traîtres et le réchauffement de la température fait varier l'épaisseur de la glace.

Comme il s’agit de l’habitat du phoque, les chasseurs doivent s’armer de patience pour l’attraper.

Les changements climatiques rendent la chasse et la pêche plus dangereux qu’avant.
Noah Tayara Inuit de Salluit
Ma soeur était partie pêcher. Quelques heures plus tard, à son retour au village, la température s’est réchauffée tout d’un coup. La glace a cédé sous elle, ce qui l’a fait tomber dans la rivière. Je n’ai jamais vu la glace fondre en une journée!
Noah Tayara chasseur et pêcheur de la communauté inuit de Salluit au Nunavik

Noah Tayara adore pêcher, comme plusieurs membres de sa communauté. Il a chassé et pêché toute sa vie. Comme le coût de la vie est élevé à Salluit, il préfère se procurer sa propre nourriture fraîche et de qualité au lieu de s'approvisionner au commerce du village. Il enseigne d’ailleurs aux jeunes ses connaissances sur ces deux activités traditionnelles.

Des vents extrêmes qui ne pardonnent pas

Les Inuits de Salluit doivent composer avec une météo instable depuis les 15 à 20 dernières années, explique Noah Tayara. « Quand je vais chasser, il n’y a pas d’Internet, alors je dépends de ma capacité à prédire le temps qu’il fera », raconte-t-il. Ce n’est cependant plus aussi facile, car le vent peut se lever durant la journée sans crier gare. La sécurité des chasseurs a beaucoup changé, indique Noah Tayara. Plusieurs ne sont pas revenus de leurs sorties.

Mince! La glace diminue les chances d’attraper un phoque

L’hiver, Noah Tayara attend sur le bord d’un trou qu'il creuse dans la glace afin d’attraper les phoques qui sortent la tête pour respirer. Il chasse les phoques mesurant environ 30 cm, car leur viande est plus tendre que les phoques barbus ou les phoques du Groenland, qui sont de la taille d’un humain.

D’habitude, il peut chasser jusqu’à dix phoques par an. Il n’a plus la même chance depuis les deux dernières années. Il n’a rien attrapé et il n’est pas le seul à avoir de la difficulté. Plusieurs chasseurs s’aventurent plus loin, mais rapportent peu de prises. Noah Tayara explique la situation par une glace trop mince due au réchauffement du climat. Avec cet habitat du phoque qui décline, Noah Tayara ne voit plus de bébés phoques dans les environs depuis deux ans.

C’est plus risqué, mais l’équipement est au rendez-vous

« Une chance qu’on a de l’équipement plus sophistiqué, comme des téléphones satellites pour la sécurité et des émetteurs radio CB. Je n’avais pas ça quand j’étais jeune », raconte Noah Tayara. Il donne l’exemple des motoneiges Bombardier qui sont adaptées au Nord. Elles consomment la moitié moins d’essence et démarrent à -50 degrés Celsius. « On a besoin de ces inventions pour réduire nos émissions de gaz à effet de serre », ajoute-t-il sur une note positive.

Comment guérir les plantes médicinales?

Michel Durand Nolett remarque un décalage dans les saisons. Par exemple, un gel hâtif à l’automne ou tardif au printemps peut affecter la croissance des plantes, comme l’ail des bois et les petits fruits. Il anticipe la disparition de certaines plantes médicinales, car les changements climatiques sont plus rapides qu’avant, explique-t-il.

Selon lui, si les températures se maintiennent, les Abénaquis auront plus de difficulté à pratiquer leur cueillette traditionnelle.

*«Abénaquis» en langue abénaquise se dit «Waban-Aki»

Les plantes sont obligées de s’adapter. Elles vont avoir plus de difficulté et il y en a beaucoup qui vont disparaître.
Michel Durand Nolett Abénaquis d'Odanak

Les plantes à bout de souffle

Georgette Mestokosho ne peut plus faire les mêmes cueillettes que dans le passé, car les plantes sauvages médicinales semblent brûlées par le soleil.

La sécheresse des sols pourrait aussi être en cause, selon Robert Siron, coordonnateur du programme Écosystèmes et biodiversité d'Ouranos, un regroupement de scientifiques dédiés à la recherche en climatologie et en adaptation aux changements climatiques au Québec.

Orignal en cavale

Les oncles de Joey Awashish lui rapportent des peaux d'orignaux pour son artisanat traditionnel. Il préfère travailler les peaux d'orignaux chassés l'hiver parce qu’elles sont plus belles, juste assez épaisses et dépourvues des taches noires de la peau d’été.

Mais avec les hivers plus cléments, la chasse devient plus difficile, car les orignaux sont moins limités dans leurs déplacements quand il y a moins de neige.

Matières premières menacées

Lucie Landry fabrique des objets d’artisanat avec des matériaux provenant de la nature, comme des pics de porcs-épics, des cornes, des os, des poils de caribou et du frêne. Elle s'inquiète pour la production future des paniers de frêne traditionnels aux Abénaquis, étant donné que ces arbres sont attaqués par l'agrile du frêne.

La survie de cet insecte est favorisée par des hivers plus doux, et la tendance est au réchauffement, explique Daniel Kneeshaw, professeur au Centre d’étude de la forêt de l'Université du Québec à Montréal, au Département des sciences biologiques.

Ça serait vraiment triste de ne plus fabriquer ces paniers-là.
Lucie Landry Abénaquise de Wôlinak
© Michel Bernèche
Photo de l'agrile du frêne ​​© Claude Guertin, INRS-IAF​

S'armer face aux changements

Certaines communautés autochtones au Québec ont élaboré un Plan d'adaptation aux changements climatiques, afin de mieux faire face à ces changements et protéger leur culture. C'est le cas des communautés abénaquises Wôlinak et Odanak. Toutefois, le financement de la mise en oeuvre des recommandations du plan peut parfois manquer à l'appel.

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Crédits :

ICI Explora

JUDITH JACQUES
Concept, recherche, rédaction, entrevues, montage sonore

KATHERINE DOMINGUE
Coordination de projet

Réjean Pouliot
Stéphane Labeaume
Mixage sonore

Félix Faucher
Révision

Folklore

Marc-Antoine Jacques
Design web

David Mongeau-Petitpas
Jean-Claude Macena
Julien Carignan
Développeurs web

Remerciements :

Sincères remerciements à tous ceux qui nous ont accordé une entrevue :

Lucie Landry, Daniel Kneeshaw, Joey Awashish, Jimmy Papatie, Dominique Berteaux, Norman Kistabish, Jason Samson, Amélie Larouche, Isabelle Laurion, Pierre Bastien, Grégoire Vincent, Jean-François Dumont, Sylvie Vollant, Stéphanie Friesinger, Joséphine Bacon, Ghislain Shaw, Denis Chabot, Noah Tayara, Georgette Mestokosho, Robert Siron, Michel Durand Nolett, Suzie O'Bomsawin, Myriam Beauchamp et Catherine Béland.

Merci à Christian Laveau, Gilles Sioui et Joshua Geisler pour leur musique Chant à la Lune / Wasonta'ye Yandicha' et Rivière / Andawa.

Merci à tous ceux qui ont rendu ce projet possible.